mercredi 23 octobre 2013

Finance Islamique – Finance Conventionnelle

La raison d’être d’un système financier, qu’il soit « conventionnel » ou « islamique », est la mobilisation de ressources financières et leur allocation entre différents projets d’investissement. Toutefois, les principes qui régissent le fonctionnement d’un système financier islamique sont différents de l’esprit de la finance « traditionnelle ». Si en finance « classique » la norme qui préside aux décisions d’un agent économique est l’optimisation du couple rendement-risque de ses placements, la profitabilité n’est pas l’unique ni le principal critère de décision pour les opérateurs islamiques.


Dans la tradition musulmane, l’aspect temporel de l’activité humaine est régi par les règles de la Charia qui sont tirées de cinq sources :

-          Le Coran – le livre sacré des musulmans et la source principale du Droit Islamique.

-          La Sunna, ce terme désignant l’ensemble des dires et des actions du Prophète ainsi que son approbation des dires et des pratiques de quelqu’un d’autre.

-          Les Qyas, ou l’analogie, - une forme de raisonnement utilisée par les juristes musulmans pour déterminer la solution d’un problème de droit (fiqh) non prévu par les textes du Coran et de la Sunna.

-          L’Ijtihad, qui est l’effort de réflexion personnelle basée sur les principes généraux de l’Islam. Il est pratiqué par les muftis (juristes) ou les mujtahids (savants).

-          L’Ijma, procédure juridique dans le droit musulman qui essaie d’établir une règle en se basant sur un consensus des spécialistes du domaine dont il est question. Une règle de droit prise par ce procédé ne peut en aucun cas contredire le Coran ou la Sunna.

L’activité économique des musulmans, au même titre que leur activité politique et sociale, doit être conforme à ces normes. Ainsi, un système financier islamique, tout en intégrant des objectifs de rentabilité et d’efficacité, se doit de respecter l’ensemble des principes éthiques de la Charia. La Finance Islamique n’est donc pas un système basé exclusivement sur des interdictions et des restrictions. Contrairement à ce que laissent entendre certaines idées répandues, c’est un univers construit autour de quelques grands principes positifs ainsi que, mais pas exclusivement, sur quelques interdits.

Cette particularité est à l’origine des principales distinctions entre l’économie conventionnelle et l’économie islamique. A la différence du paradigme séculier du marché construit autour du postulat de maximisation de l’utilité individuelle (réduite fréquemment à la consommation), le comportement optimal dans l’économie islamique exige une satisfaction équilibrée des besoins tant matériels que spirituels de la personnalité humaine. Une approche différente donc qui redéfinit la rationalité économique afin de prendre en compte dans le calcul économique non seulement l’intérêt individuel mais aussi une notion plus large d’intérêt général.

Ce constat éclaire l’ampleur des divergences entre Finance Islamique et Finance Conventionnelle, mais également les points de convergences entre les deux systèmes financiers. Ainsi, contrairement à ce que laissent entendre certains présupposés, la philosophie de l’Islam, tout comme la philosophie libérale, encourage l’esprit entrepreneurial et le commerce, autorise la prise du risque et cautionne le profit. Et, si certaines formes de commerce (le commerce d’argent) ou de profit (l’intérêt) sont interdites, ces interdictions sont l’exception, non la règle.

Néanmoins, la Finance Islamique a une vision particulière sur le partage des risques et des profits entre les différentes parties prenantes dans une transaction financière. La Charia préconise un partage « équitable » des gains et des risques entre l’investisseur (le prêteur) et l’entrepreneur (l’emprunteur) quelle que soit la forme de financement utilisée. Une transaction financière qui transfère l’ensemble des risques associés à un projet d’investissement sur une seule des parties prenantes est donc contraire aux principes de la Charia. Ainsi, certaines formes de financement issues du système financier conventionnel sont tout à fait conformes à l’esprit de la Charia et transposables dans un système financier islamique, alors que d’autres, et notamment le contrat de dette classique, en sont automatiquement exclues.

Une conséquence immédiate de cette divergence de vision entre la Finance Islamique et la Finance Conventionnelle est l’interdiction de la riba. Ce terme vient du verbe « raba » qui signifie « augmenter ». Il désigne donc une augmentation de valeur et correspond à deux notions bien distinctes dans la terminologie de la Finance Occidentale : l’usure et le taux d’intérêt. Le Coran interdit explicitement, à plusieurs reprises, la pratique de la riba.

« … O les croyants ! Craignez Allah ; renoncez au reliquat de l’intérêt usuraire, si vous êtes croyants ». Coran, Sourate 2, versets 275-279.

Le débat sur la licité de la pratique de l’intérêt n’est pas non plus étranger à l’Economie Occidentale où toute une lignée de philosophes et d’économistes, à commencer par Aristote[1], ont pris position sur ce problème. Mais, in fine, la tradition judéo-chrétienne a fait une distinction claire entre usure et intérêt, et, si, aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, la première est condamnée, le second est  accepté. En revanche, la philosophie musulmane condamne tout taux d’intérêt, qu’il soit usuraire ou non. La perception d’une rémunération fixe, fonction uniquement de l’écoulement du temps et complètement déconnectée de la rentabilité réelle du projet d’investissement sous-jacent, est contraire à l’éthique musulmane, car considérée comme socialement destructrice.

« Riba… is really the AIDS of contemporary economic activity, as it deprives economic life of its immunity and robs it of its ability to fight economic disease. Consequently, a feeling of exploitation prevails, productivity decreases, the efficient use of resources deteriorates, economic potential is wasted and, ultimately, economic disorders are aggravated. ».[2] Les défenseurs de la Finance Islamique avancent ainsi l’idée que l’existence de ce mécanisme (i.e. du taux d’intérêt) encourage une allocation non-productive des ressources dans une économie, en permettant aux investisseurs de percevoir un rendement sur leur capital sans prendre le moindre rôle actif dans le processus d’investissement. Si cette observation est quelque peu extrême et contestable sur le plan économique, elle a, au moins, le mérite de nous donner une idée claire du caractère inviolable de cette norme fondamentale de la Charia.

Toujours dans cet ordre d’idées, certains économistes islamiques avancent l’idée qu’un système financier basé sur les principes de l’Islam, et notamment sur la prohibition de la riba, aurait pu éviter certains des plus grands désastres financiers des cinquante dernières années. Dans la crise de la dette des pays émergents, ou dans l’explosion de l’endettement des ménages dans les pays anglo-saxons qui a mis plus d’une fois en difficulté leur système bancaire, une partie au moins de la responsabilité revient aux banques qui ont attribué des crédits facilement et sans beaucoup de discernement. Dans un système financier basé sur le partage des profits et des risques, une telle situation ne pourrait se produire, car les investisseurs (en l’occurrence les banques) ont une forte incitation à mieux contrôler le déroulement du projet d’investissement. En 1994, The Economist écrivait ainsi : « some people in the West have begun to find the idea [of risk-sharing] attractive. It gives the provider of money a strong incentive to be sure he is doing something sensible with it. What a pity the West’s banks did not have that incentive in so many of their lending decisions in the 1970’s and 1980’s. ».

Par ailleurs, l’interdiction de la riba s’inscrit logiquement dans la perception que l’Islam a de la fonction de la monnaie dans une économie. Dans un système économique les économies occidentales la monnaie remplit simultanément un rôle d’instrument d’échange, d’unité de compte mais aussi d’instrument de transfert de valeur dans le temps. Mais selon la logique de la philosophie musulmane, l’argent est un simple instrument nécessaire pour créer de la valeur réelle et pour faciliter les échanges mais qui ne doit pas devenir l’objet de l’échange en soi. Il ne remplit donc pas ce rôle de transfert intertemporel de valeur : « … ce n’est donc que comme garant, tout au plus, des échanges et de la tradition réciproque qu’il [l’argent] a été appelé dans le monde… voilà donc l’unique fonction de l’argent… ».[3] Le commerce d’argent n’est donc pas comparable aux autres commerces. L’éthique musulmane cautionne ainsi le commerce de marchandises mais considère comme haram (« impie ») tout profit tiré d’une transaction purement « financière ».

De cette vision particulière émanent deux autres impératifs de la loi islamique. Premièrement, la thésaurisation est interdite car elle détourne les fonds des activités productives[4]. Ensuite, ce qui est encore plus fondamental, toute opération financière doit être adossée à un actif réel.

Un autre volet important de la pensée économique musulmane concerne la gestion de l’incertitude. La Charia encourage la prise du risque, mais elle interdit l’incertitude dans les termes d’une relation contractuelle. La spéculation est ainsi condamnée. La prohibition de la spéculation a trait à la condamnation du gharar par l’éthique musulmane. La notion de gharar se rapporte à tout échange dans lequel il y a un (des) élément(s) de déception, soit à cause de l’ignorance sur les biens ou les prix, soit à cause d’une fausse description des biens. Cela comprend donc les échanges de marchandises que le vendeur n’est pas en position de livrer mais aussi les contrats qui dépendent d’un événement imprévisible. L’objet de l’échange ne doit pas nécessairement exister au moment de la signature de contrat (ainsi la vente à terme, en tant que telle, n’est pas condamnée). La transaction est en conflit avec les principes de la Charia uniquement si les termes de l’échange sont conditionnels à un événement futur incertain, hors de contrôle des parties prenantes.

La Finance Islamique interdit, enfin, l’investissement dans certaines activités économiques (des activités haram comme l’industrie du jeu, de l’alcool, de l’armement, etc.) mais aussi dans des sociétés qui transgressent les principes fondamentaux de la Charia (par exemple, les sociétés à fort levier d’endettement).




[1] « N’est-ce pas là le summum de ce qui va contre nature ? L’argent n’est d’ailleurs même pas une chose, ce n’est rien d’autre qu’un symbole… et on donne à ce symbole un caractère de réalité. D’une convention on fait une chose. Les prêts contre intérêt sont aussi une perversion de l’échange… » Bouckaert, L., o.c., p. 52.
[2] Dans Ph. Moore, “Islamic Finance: a partnership for growth”, published by Eromoney Publications 1997, p. 18.
[3] El Gamal, M., “A basic guide to contemporary Islamic banking and finance », ISNA Islamic Banking and Finance Series, Juin 2000, p.4.
[4] « à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne le dépensent pas dans le sentier de Dieu, annonce un châtiment douloureux. » Coran, Sourate 9, verset 34.

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