La raison d’être d’un système
financier, qu’il soit « conventionnel » ou « islamique »,
est la mobilisation de ressources financières et leur allocation entre
différents projets d’investissement. Toutefois, les principes qui régissent le
fonctionnement d’un système financier islamique sont différents de l’esprit de
la finance « traditionnelle ». Si en finance « classique »
la norme qui préside aux décisions d’un agent économique est l’optimisation du
couple rendement-risque de ses placements, la profitabilité n’est pas l’unique
ni le principal critère de décision pour les opérateurs islamiques.
Dans la tradition musulmane,
l’aspect temporel de l’activité humaine est régi par les règles de la Charia qui sont tirées de
cinq sources :
-
Le Coran –
le livre sacré des musulmans et la source principale du Droit Islamique.
-
La Sunna, ce terme désignant l’ensemble des
dires et des actions du Prophète ainsi que son approbation des dires et des
pratiques de quelqu’un d’autre.
-
Les Qyas, ou l’analogie, - une forme de raisonnement
utilisée par les juristes musulmans pour déterminer la solution d’un problème
de droit (fiqh) non prévu par les
textes du Coran et de la Sunna.
-
L’Ijtihad, qui est
l’effort de réflexion personnelle basée sur les principes généraux de l’Islam. Il
est pratiqué par les muftis
(juristes) ou les mujtahids
(savants).
-
L’Ijma, procédure
juridique dans le droit musulman qui essaie d’établir une règle en se basant
sur un consensus des spécialistes du domaine dont il est question. Une règle de
droit prise par ce procédé ne peut en aucun cas contredire le Coran ou la Sunna.
L’activité économique des
musulmans, au même titre que leur activité politique et sociale, doit être
conforme à ces normes. Ainsi, un système financier islamique, tout en intégrant
des objectifs de rentabilité et d’efficacité, se doit de respecter l’ensemble
des principes éthiques de la Charia. La Finance Islamique n’est donc pas un
système basé exclusivement sur des interdictions et des restrictions.
Contrairement à ce que laissent entendre certaines idées répandues, c’est un
univers construit autour de quelques grands principes positifs ainsi que, mais
pas exclusivement, sur quelques interdits.
Cette particularité est à l’origine
des principales distinctions entre l’économie conventionnelle et l’économie
islamique. A la différence du paradigme séculier du marché construit autour du
postulat de maximisation de l’utilité individuelle (réduite fréquemment à la
consommation), le comportement optimal dans l’économie islamique exige une
satisfaction équilibrée des besoins tant matériels que spirituels de la
personnalité humaine. Une approche différente donc qui redéfinit la rationalité
économique afin de prendre en compte dans le calcul économique non seulement
l’intérêt individuel mais aussi une notion plus large d’intérêt général.
Ce constat éclaire l’ampleur des
divergences entre Finance Islamique et Finance Conventionnelle, mais également
les points de convergences entre les deux systèmes financiers. Ainsi,
contrairement à ce que laissent entendre certains présupposés, la philosophie
de l’Islam, tout comme la philosophie libérale, encourage l’esprit
entrepreneurial et le commerce, autorise la prise du risque et cautionne le
profit. Et, si certaines formes de commerce (le commerce d’argent) ou de profit
(l’intérêt) sont interdites, ces interdictions sont l’exception, non la règle.
Néanmoins, la Finance Islamique a
une vision particulière sur le partage
des risques et des profits entre les différentes parties prenantes dans une
transaction financière. La Charia préconise un partage « équitable »
des gains et des risques entre l’investisseur (le prêteur) et l’entrepreneur
(l’emprunteur) quelle que soit la forme de financement utilisée. Une
transaction financière qui transfère l’ensemble des risques associés à un
projet d’investissement sur une seule des parties prenantes est donc contraire
aux principes de la Charia. Ainsi, certaines formes de financement issues du
système financier conventionnel sont tout à fait conformes à l’esprit de la Charia et transposables
dans un système financier islamique, alors que d’autres, et notamment le
contrat de dette classique, en sont automatiquement exclues.
Une conséquence immédiate de cette
divergence de vision entre la Finance
Islamique et la Finance
Conventionnelle est l’interdiction
de la riba. Ce terme vient du
verbe « raba » qui signifie
« augmenter ». Il désigne donc une augmentation de valeur et
correspond à deux notions bien distinctes dans la terminologie de la Finance
Occidentale : l’usure et le taux d’intérêt. Le Coran interdit
explicitement, à plusieurs reprises, la pratique de la riba.
« … O les croyants !
Craignez Allah ; renoncez au reliquat de l’intérêt usuraire, si vous êtes
croyants ». Coran, Sourate 2, versets 275-279.
Le débat sur la licité de la
pratique de l’intérêt n’est pas non plus étranger à l’Economie Occidentale où
toute une lignée de philosophes et d’économistes, à commencer par Aristote[1],
ont pris position sur ce problème. Mais, in
fine, la tradition judéo-chrétienne a fait une distinction claire entre
usure et intérêt, et, si, aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, la
première est condamnée, le second est
accepté. En revanche, la philosophie musulmane condamne tout taux
d’intérêt, qu’il soit usuraire ou non. La perception d’une rémunération fixe,
fonction uniquement de l’écoulement du temps et complètement déconnectée de la
rentabilité réelle du projet d’investissement sous-jacent, est contraire à
l’éthique musulmane, car considérée comme socialement destructrice.
« Riba… is really the AIDS of contemporary economic activity, as it
deprives economic life of its immunity and robs it of its ability to fight
economic disease. Consequently, a feeling of exploitation prevails,
productivity decreases, the efficient use of resources deteriorates, economic
potential is wasted and, ultimately, economic disorders are aggravated. ».[2] Les défenseurs de
la Finance Islamique avancent ainsi l’idée que l’existence de ce mécanisme
(i.e. du taux d’intérêt) encourage une allocation non-productive des ressources
dans une économie, en permettant aux investisseurs de percevoir un rendement
sur leur capital sans prendre le moindre rôle actif dans le processus
d’investissement. Si cette observation est quelque peu extrême et contestable sur
le plan économique, elle a, au moins, le mérite de nous donner une idée claire
du caractère inviolable de cette norme fondamentale de la Charia.
Toujours dans cet ordre d’idées,
certains économistes islamiques avancent l’idée qu’un système financier basé
sur les principes de l’Islam, et notamment sur la prohibition de la riba, aurait pu éviter certains des plus
grands désastres financiers des cinquante dernières années. Dans la crise de la
dette des pays émergents, ou dans l’explosion de l’endettement des ménages dans
les pays anglo-saxons qui a mis plus d’une fois en difficulté leur système
bancaire, une partie au moins de la responsabilité revient aux banques qui ont
attribué des crédits facilement et sans beaucoup de discernement. Dans un
système financier basé sur le partage des profits et des risques, une telle
situation ne pourrait se produire, car les investisseurs (en l’occurrence les
banques) ont une forte incitation à mieux contrôler le déroulement du projet
d’investissement. En 1994, The
Economist écrivait ainsi : « some people in the West have begun to
find the idea [of risk-sharing] attractive. It gives the provider of money a
strong incentive to be sure he is doing something sensible with it. What a pity
the West’s banks did not have that incentive in so many of their lending
decisions in the 1970’s and 1980’s. ».
Par ailleurs, l’interdiction de la riba s’inscrit logiquement dans la
perception que l’Islam a de la fonction de la monnaie dans une économie. Dans un
système économique les économies occidentales la monnaie remplit simultanément
un rôle d’instrument d’échange, d’unité de compte mais aussi d’instrument de
transfert de valeur dans le temps. Mais selon la logique de la philosophie
musulmane, l’argent est un simple instrument nécessaire pour créer de la valeur
réelle et pour faciliter les échanges mais qui ne doit pas devenir l’objet de
l’échange en soi. Il ne remplit donc pas ce rôle de transfert intertemporel de
valeur : « … ce n’est donc que comme garant, tout au plus, des
échanges et de la tradition réciproque qu’il [l’argent] a été appelé dans le
monde… voilà donc l’unique fonction de l’argent… ».[3]
Le commerce d’argent n’est donc pas comparable aux autres commerces. L’éthique
musulmane cautionne ainsi le commerce de marchandises mais considère comme haram (« impie ») tout profit
tiré d’une transaction purement « financière ».
De cette vision particulière
émanent deux autres impératifs de la loi islamique. Premièrement, la thésaurisation est interdite car
elle détourne les fonds des activités productives[4].
Ensuite, ce qui est encore plus fondamental, toute opération financière doit
être adossée à un actif réel.
Un autre volet important de la
pensée économique musulmane concerne la gestion de l’incertitude. La Charia
encourage la prise du risque, mais elle interdit l’incertitude dans les termes
d’une relation contractuelle. La spéculation
est ainsi condamnée. La prohibition de la spéculation a trait à la
condamnation du gharar par l’éthique
musulmane. La notion de gharar se
rapporte à tout échange dans lequel il y a un (des) élément(s) de déception,
soit à cause de l’ignorance sur les biens ou les prix, soit à cause d’une
fausse description des biens. Cela comprend donc les échanges de marchandises
que le vendeur n’est pas en position de livrer mais aussi les contrats qui
dépendent d’un événement imprévisible. L’objet de l’échange ne doit pas
nécessairement exister au moment de la signature de contrat (ainsi la vente à
terme, en tant que telle, n’est pas condamnée). La transaction est en conflit
avec les principes de la Charia
uniquement si les termes de l’échange sont conditionnels à un événement futur
incertain, hors de contrôle des parties prenantes.
La Finance Islamique interdit, enfin,
l’investissement dans certaines activités économiques (des activités haram comme l’industrie du jeu, de
l’alcool, de l’armement, etc.) mais aussi dans des sociétés qui transgressent
les principes fondamentaux de la
Charia (par exemple, les sociétés à fort levier
d’endettement).
[1]
« N’est-ce pas là le summum de ce qui va contre nature ? L’argent
n’est d’ailleurs même pas une chose, ce n’est rien d’autre qu’un symbole… et on
donne à ce symbole un caractère de réalité. D’une convention on fait une chose.
Les prêts contre intérêt sont aussi une perversion de l’échange… » Bouckaert, L., o.c., p. 52.
[2] Dans Ph. Moore, “Islamic Finance: a
partnership for growth”, published by Eromoney Publications 1997, p. 18.
[3] El Gamal, M., “A basic guide
to contemporary Islamic banking and finance », ISNA Islamic Banking and
Finance Series, Juin 2000, p.4.
[4]
« à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne le dépensent pas dans le
sentier de Dieu, annonce un châtiment douloureux. » Coran, Sourate 9,
verset 34.
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